FANDOM


Premier jour
APRÈS NONE
Où l’on visite le scriptorium et l’on fait connaissance de
nombreux savants, copistes et rubricaires{64} ainsi
qu’un vieillard aveugle qui attend l’Antéchrist
Tandis que nous montions, je vis que mon maître
observait les fenêtres qui donnaient de la lumière à
l’escalier. J’étais probablement en train de devenir aussi
habile que lui, car je me rendis aussitôt compte que leur
disposition aurait difficilement permis à quelqu’un de les
atteindre. Et, d’autre part, les verrières qui s’ouvraient
dans le réfectoire (les seuls du premier étage à regarder
l’à-pic) ne paraissaient pas aisément accessibles, étant
donné qu’en dessous il n’y avait aucune espèce de
meubles.
Arrivés au sommet de l’escalier nous entrâmes, par
la tour orientale dans le scriptorium et là je ne pus retenir
un cri d’admiration. Le deuxième étage n’était pas divisé
en deux comme l’étage inférieur et il s’offrait donc à mes
yeux dans l’immensité de son espace. Les voûtes, aux
voussures point trop hautes (moins que dans une église,
plus toutefois que dans tout autre salle capitulaire
qu’oncques ne vis), soutenues par de robustes pilastres,
cernaient un espace inondé d’une très belle lumière, car
trois énormes verrières s’ouvraient sur chacun des plus
grands côtés, tandis que cinq verrières plus petites
perçaient chacun des cinq côtés extérieurs de chaque
tour ; huit verrières hautes et étroites, enfin, laissaient
aussi pénétrer la lumière par le puits octogonal intérieur.
L’abondance des fenêtres faisait en sorte que la
grande salle a été égayée par une lumière continue et
diffuse, même en cet après-midi d’hiver. Le vitrage
n’était pas coloré comme celui des églises, et les résilles de
plomb assemblaient des carrés de verre incolore, pour
que la lumière entrât de la façon la plus pure, non
modulée par l’art humain, et servit à son but, qui était
d’éclairer le travail de la lecture et de l’écriture. Bien
d’autres fois je vis, et en d’autres lieux, de nombreux
scriptorium, mais aucun où aussi lumineusement
resplendit, dont les coulées de lumière physique qui
faisaient rayonner l’atmosphère, le principe spirituel
même que la lumière incarne, la claritas, source de toute
beauté et sapience, attribut inséparable de cette
proportion que la salle manifestait. Car trois choses
concourent à créer la beauté : d’abord l’intégrité ou
perfection, et de ce fait nous estimons laides des choses
incomplètes ; ensuite la proportion requise autrement dit
l’harmonie ; enfin la clarté et la lumière, et nous appelons
belles en effet les choses de couleur limpide. Et comme la
vision du beau implique la paix, et pour notre appétit c’est
tout un que de se rasséréner dans la paix, dans le bien ou
dans le beau, je me sentis envahi d’une immense
consolation et je pensais combien il devait être agréable
de travailler dans ce lieu.
Tel qu’il apparut à mes yeux, en cette heure
méridienne, il me fit l’impression d’un joyeux atelier de la
sapience. Par la suite je vis à Saint-Gall un scriptorium de
proportions identiques, séparé de la bibliothèque (ailleurs,
dans d’autres abbayes, les moines travaillaient dans le
lieu même où étaient serrés les livres), mais pas aménagé
avec autant de bonheur que celui-ci. Antiquarii, librarii,
rubricaires et chercheurs étaient assis, chacun a sa propre
table, une table sous chacune des verrières. Et comme les
verrières étaient au nombre de quarante (nombre
vraiment parfait, dû au décuplement du quadra gone,
comme si les 10 commandements avaient été magnifiés
par les quatre vertus cardinales), quarante moines
auraient pu travailler à l’unisson, même si à ce moment
précis ils étaient à peine une trentaine. Séverin nous
expliqua que les moines qui travaillaient au scriptorium se
voyaient dispenser des offices de tierce, sexte et none
pour ne pas devoir interrompre leur tâche dans les heures
de lumière, et arrêtaient leur activité seulement au
coucher du soleil, pour vêpres.
Les places les plus lumineuses étaient réservées aux
antiquarii, les enlumineurs les plus experts, au rubricaires
et aux copistes. Chaque table avec tout ce qui pouvait
servir à enluminer et à copier : cornes à encre, plus fine
que certains moines affilaient à l’aide d’une lamelle de
canif, pierre ponce pour rendre lisse le parchemin, règles
pour tracer les lignes ou coucher l’écriture. À côté de
chaque scribe, ou au sommet du plan incliné de chaque
table, se trouvait un lutrin, où était posé le manuscrit à
copier, la page recouverte de caches qui encadraient la
ligne qu’on était en train de transcrire. Et certains avaient
des encres d’or et d’autres couleurs. D’autres au contraire
ne faisaient que lire les livres, et transcrivaient des notes
sur leurs tablettes ou carnets personnels.
Je n’ai d’ailleurs pas le temps d’observer leur travail,
car le bibliothécaire vint à notre rencontre, que nous
savions être Malachie de Hildesheim . Son visage
cherchait à prendre une expression de bienvenue, mais je
ne puis m’empêcher de frémir face à une aussi singulière
physionomie. Sa silhouette était élancée et, bien
qu’extrêmement maigres, ses membres étaient forts et
disgracieux. Comme il avançait à grande foulée, enveloppé
de la robe noire de l’ordre, il y avait quelque chose
d’inquiétant dans son aspect. Le capuchon encore abattu,
puisqu’il venait de l’extérieur, jetait une ombre sur la
pâleur de sa face et donnait un je ne sais quoi de
douloureux à ses grands yeux mélancoliques. Il y avait
dans sa physionomie comme les traces de nombreuses
passions que la volonté avait disciplinées, mais qui
paraissait avoir fixé ses linéaments qu’elles avaient cessé
d’animer. Tristesse et sévérité prédominaient dans les
traits de son visage et ses yeux étaient si intenses qu’à un
seul regard ils pouvaient pénétrer le coeur de celui qui
parlait, et lire ses pensées secrètes, si bien qu’on pouvait
difficilement supporter leur investigation et qu’on était
tenté de ne pas les rencontrer une seconde fois.
Le bibliothécaire nous présenta à de nombreux
moines qui étaient au travail à ce moment-là. De chacun
d’eux Malachie nous dit aussi la tâche qu’il accomplissait,
et j’admirais la profonde dévotion au savoir et l’étude de
la parole divine. Je fis ainsi connaissance avec Venantius
de Salvemec, traducteur du grec et de l’arabe, fervent de
cet Aristote qui certainement fut le plus sage des
hommes. Bence d’Uppsala, un jeune moine scandinave qui
s’occupait de rhétorique. Bérenger d’Arundel, l’aide du
bibliothécaire. Aymaro d’Alexandrie, recopiant des
ouvrages qui ne seraient prêtés que pour quelques mois à
la bibliothèque, et puis un groupe d’enlumineurs de
différents pays, Patrice de Clonmacnois, Raban de Tolède,
Magnus de Iona, Walde de Hereford.
L’énumération pourrait continuer et il n’est rien de
plus merveilleux que l’énumération, instrument
d’admirables hypotyposes. Mais je dois en venir au sujet
de nos discussions, d’où surgirent maintes indications
utiles pour comprendre la subtile inquiétude qui flottait
parmi les moines, et un je ne sais quoi d’inexprimé qui
pesait sur tous leurs propos.
Mon maître entreprit Malachie en commençant par
louer la beauté et l’activité du scriptorium et par
s’enquérir de la marche du travail qui s’accomplissait en
ce lieu, car, dit-il avec grande habileté, il avait partout
entendu parler de cette bibliothèque et il aurait voulu en
examiner de nombreux livres. Malachie lui expliqua ce
que l’Abbé lui avait déjà dit, que le moine demandait au
bibliothécaire l’ouvrage à consulter, et celui-ci irait le
chercher dans la bibliothèque supérieure, si la demande
avait été juste pieuse. Guillaume demanda comment il
pouvait connaître le nom des livres abrités dans les
armaria du haut, et Malachie lui indiqua, fixé par une
chaîne d’or à sa table, un volumineux codex intégralement
couvert de listes.
Guillaume enfila les mains dans sa coule, qui
s’ouvrait sur sa poitrine pour former une poche, et en
retira un objet que je lui avais déjà vu dans les mains, et
sur son visage, au cours du voyage. C’était une fourche
construite de manière à pouvoir tenir sur le nez d’un
homme (et mieux encore sur le sien, si proéminent et
aquilin) comme un cavalier se tient sur la croupe de son
cheval ou comme un oiseau sur un juchoir. Et de chaque
côté de la fourche, de façon à correspondre aux yeux,
s’arrondissaient deux cercles ovales de métal, qui a
enserraient deux amandes de verre épaisses comme des
fonds de chope. Guillaume lisait de préférence avec cela
sur les yeux, et disait-y voir mieux que nature ne l’avait
doué, ou que son âge avancé, surtout au déclin du jour, ne
le lui permettait. Ces verres ne lui servaient pas à voir de
loin, car son regard était des plus aigus, mais à voir de
près. Grâce à eux, il pouvait lire des manuscrits aux
lettres minuscules que je peinais presque à déchiffrer
moi-même. Il m’avait expliqué que, lorsque l’homme était
arrivé au-delà de la moitié de la vie, même si sa vue avait
toujours été excellente, son oeil durcissait et renâclait à
adapter la pupille, à telle enseigne que de nombreux
savants étaient comme mort à la lecture et à l’écriture
après leur cinquantième printemps. Grave malheur pour
des hommes qui auraient pu donner le meilleur de leur
intelligence pendant nombre d’années encore. Raisons
pour quoi il fallait louer le Seigneur que quelqu’un eût
découvert et fabriqué cet instrument. Et il me disait cela
pour soutenir les idées de son Roger Bacon affirmant que
le but du savoir et est aussi de prolonger la vie humaine.
Des autres moines regardèrent Guillaume avec
beaucoup de curiosité, mais ne risquèrent aucune
question. Et de mon côté, je m’aperçus que, fût-ce dans
un lieu aussi jalousement et orgueilleusement consacré à
la lecture et écriture, c’est admirable instrument n’avait
pas encore pénétré. Et je me sentis fier d’accompagner un
homme qui avait en sa possession quelque chose digne
d’étonner d’autres hommes fameux dans le monde pour
leur sagesse.
Avec ces objets sur les yeux, Guillaume se pencha
sur les listes dressées dans le codex. Je regardai moi
aussi, et nous découvrîmes des titres de livres dont nous
n’avions jamais entendu parler, et d’autres, très célèbres,
que la bibliothèque possédait.
« De Pentagono Salomonis, Ars loquendi et
intelligendi se in lingua hebraica. De rebus metallicis de
Roger de Hereford, Algebra de Al Kouwarizmi, version
latine de Robert Angelico, les Puniques de Silius Italicus,
les Gesta francorum, De laubidus santae crucis de Raban
Maur, et Flavii Giordani de aetate mundi et hominis
reservatis singulis per singulos libros ab A usque ad Z{65},
lut mon maître. Ouvrages splendides. Mais selon quel
ordre sont-ils enregistrés ? » Il cita un texte que je ne
connaissais pas, mais qui était sûrement familier à
Malachie : « Habeat Librarius et registrum omnium
librorum ordinatum secudum facultates et auctores,
reponeatque eos separatim et ordinate cum signaturis per
scripturam applicatis.{66} Comment faites-vous pour
connaître la place de chaque livre ? »
Malachie lui montra des annotations qui
accompagnaient chaque titre. Je lus :iii,IV gradus,V in
prima graecorum ;ii, V gradus, VII in tertia anglorum, et
ainsi de suite. Je compris que le premier chiffre indiquait
la position du livre sur l’étagère ou gradus, signalés par le
second chiffre, l’armoire étant signalée par le troisième
chiffre, et je compris aussi que les autres expressions
désignaient une salle ou en couloir de la bibliothèque, et
j’osai demander de plus amples renseignements sur ces
dernières distinctiones. Malachie me regarda avec
sévérité : « vous ne savez sans doute pas, ou vous avez
oublié, que l’accès à la bibliothèque n’est consenti qu’au
seul bibliothécaire. Et donc il est juste et suffisant que seul
le bibliothécaire sache déchiffrer ces choses-là.
— Mais dans quel ordre sont reportés les livres dans
cette liste ? Demanda Guillaume. Pas par sujet, me
semble-t-il. » Il ne fit pas allusion à une classification par
auteurs qui suivit l’ordre même des lettres de l’alphabet,
car c’est un procédé astucieux que j’ai mis en oeuvre ces
dernières années seulement, et qu’on n’utilisait guère
autrefois.
« La bibliothèque plonge ses racines dans la
profondeur des temps, dit Malachie, et les livres sont
enregistrés selon l’ordre des acquisitions, des donations,
de leur entrée dans nos murs.
— Malaisés à trouver, observa Guillaume.
— Il suffit que le bibliothécaire les ait tous présents
en sa mémoire et sache pour chaque livre l’époque où il
arriva. Quant aux autres moines, ils peuvent se fier à sa
mémoire. » On eût dit qu’il parlait d’un autre, qu’il ne
s’agissait pas de lui-même ; et je compris qu’il parlait de la
fonction qu’en ce moment il remplissait indignement, mais
qui avait été remplie par cent autres, désormais disparus,
lesquels s’étaient transmis de l’un à l’autre leur savoir.
« J’ai compris, dit Guillaume. Si donc je cherchais
quelque chose, sans savoir quoi précisément, sur le
pentagone de Salomon, vous sauriez m’indiquer qu’existe
le livre dont je viens tout juste de lire le titre, et vous
pourriez en déterminer la position à l’étage supérieur.
— Si vous deviez vraiment apprendre quelque chose
sur le pentagone de Salomon, dit Malachie. Mais un tel
livre, si j’avais à vous donner, je préférerais d’abord
demander conseil à l’Abbé.
— J’ai su qu’un de vos plus habiles enlumineurs, dit
alors Guillaume, a disparu récemment. L’Abbé m’a
beaucoup parlé de son art. Pourrais-je voir les manuscrits
qu’il enluminait ?
— Adelme d’Otrante, dit Malachie en regardant
Guillaume avec méfiance, ne travaillait, à cause de son
jeune âge, que sur les marginalia. Il avait une imagination
fort vive et à partir de choses connues, il savait composer
des choses inconnues et surprenantes, comme qui unirait
un corps humain à une encolure de cheval. Mais voilà ses
livres, là-bas. Personne n’a encore touché à sa table. »
Nous nous approchâmes de ce qui avait été la place
de travail d’Adelme, où se trouvaient encore les feuillets
d’un psautier richement enluminés. C’étaient des folia de
vellum{67} très fin – roi d’entre les parchemins – et le
dernier était encore fixé à la table. À peine frotté avec de
la pierre ponce et adouci à la craie, il avait été lissé avec la
plana et, à partir des trous minuscules produits sur le côté
à l’aide d’un stylet très mince, avaient été tracées toutes
les lignes qui devaient guider la main de l’artiste. La
première moitié avait été déjà recouverte d’écriture et le
moine avait commencé d’y esquisser les figures sur les
marges. Par contre les autres feuillets étaient déjà
terminés, et en les regardant ni Guillaume ni moi ne
parvînmes à retenir un cri d’admiration. Il s’agissait d’un
psautier sur les marges duquel se dessinait un monde de
renversé par rapport à celui que nos sens perçoivent
d’habitude. Comme si au seuil d’un discours qui par
définition est le discours de la vérité, se développait en un
lien profond avec celui-ci, à travers la merveilleuse
allusion in aenigmate{68}, un discours mensonger sur un
univers placé la tête en bas, où les chiens fuient devant le
lièvre et les cerfs chassent le lion. Petites têtes en forme
de patte d’oiseaux, animaux avec des mains humaines sur
leur derrière, têtes chevelues d’où pointaient des pieds,
dragons zébrés, quadrupèdes dont le cou serpentin
s’entrelaçait en mille noeuds inextricables, singes aux
cornes cervines, sirènes en forme de volatiles avec des
ailes membraneuses sur l’échine, hommes sans bras avec
d’autres corps humains qui leur poussaient sur le dos en
guise de bosse, et figures avec une bouche dentée sur le
ventre, humains à la tête équine et équins aux jambes
humaines, poissons avec des ailes d’oiseaux et oiseaux à
queue de poissons, monstres à corps uniques et double
tête ou tête unique et corps double, vaches à queue de coq
aux ailes de papillon, femme à la tête écailleuse comme le
dos d’un poisson, chimères bicéphales entrecroisées avec
des libellules au museau de lézard, centaures, dragons,
éléphants, manticores ,sciapodes{69} allongés sur les
branches d’un arbre, griffons qui donnaient naissance au
bout de leur queue à un archer sur le pied de guerre,
créatures diaboliques au cou sans fin, théories d’animaux
anthropomorphes et de nains zoomorphes se combinaient,
parfois sur la même page, en scène de vie champêtre où
vous auriez pu voir représentée, avec une vivacité si
impressionnante qu’on eût dit des figures vivantes, toute
la vie des champs, laboureurs, cueilleurs de fruits,
moissonneurs, fileuses, semeurs à côté de renards et de
fouines armés d’arbalètes qui escaladaient une ville garnie
de tours et défendue par des singes. Ici une lettre initiale
se ployait en forme de L et dans sa partie inférieure
engendrait un dragon, là un grand V qui donnait élan au
mot « verba », produisait comme une vrille naturelle de
son tronc un serpent aux mille volutes, à son tour
engendrant d’autres serpents de pampres et de
corymbes.
Près du psautier se trouvait, d’évidence achevé
depuis peu, un livre d’heures exquis, aux dimensions
incroyablement petites, si petites que vous auriez pu le
tenir dans le creux de la main. Minuscule était l’écriture,
et les enluminures marginales à peine visibles à première
vue requerraient de l’oeil un examen de tout près pour
apparaître dans leur entière beauté (et vous vous seriez
demandé à l’aide de quel instrument surhumain
l’enlumineur les avait tracées pour obtenir des effets
d’une pareille vivacité en un espace aussi réduit). De fond
en comble les marges du livre étaient envahies par de
minuscules figures qui s’engendraient, comme par
naturelle expansion, à partir des volutes terminales des
lettres splendidement tracées : sirènes marines, cerfs en
fuite, chimères, torses humains sans bras qui se
dégageaient comme des lombrics du corps même des
versets. À un certain endroit, comme pour continuer les
trois « Sanctus, Sanctus, Sanctus » répétés sur trois lignes
différentes, vous auriez pu voir trois figures bestiales aux
têtes humaines, donc deux s’inclinaient l’une vers le bas
et l’autre vers le haut pour s’unir un baiser que vous
n’auriez pas hésité à définir impudique si vous n’aviez été
persuadés que, ne fût-elle point évidente, une profonde
signification spirituelle devait certainement justifier une
telle représentation à cet endroit précis.
Pour moi, je suivais ces pages partagées entre
l’admiration et le rire, parce que les figures portaient
nécessairement à l’hilarité, bien qu’elles commentassent
des pages saintes. Frère Guillaume les examinait en
souriant, et il observa : «Babewyn , ainsi les appelle-t-on
dans mes îles.
— Babouins, comme on les appelle dans les Gaules,
dit Malachie. Et de fait Adelme a appris son art dans votre
pays, bien qu’ensuite il ait aussi étudié en France.
Babouins, autrement dit singe de l’Afrique. Figures d’un
monde renversé, où les maisons surgissent à la pointe
d’une aiguille et la terre se trouve au-dessus du ciel. »
Je me rappelai quelque vers que j’avais entendus
dans le parler vernaculaire de mes terres et je ne puis
m’empêcher de les prononcer :
Aller Wunder si geswingenDes herbe himel hât
überstigen,
Daz sult ir vü ein Wunder wingen.
Et Malachie poursuivit, citant le même texte :
Erd ob un himel unterDas sult ir hân besunde
Vür aller Wunder ein Wunder.
« Compliments, Adso, continua le bibliothécaire,
effectivement ces images nous parlent de cette région où
l’on arrive en chevauchant une oie bleue, où l’on trouve
des éperviers qui pêchent des poissons dans un ruisseau,
des ours qui pourchassent des faucons dans le ciel, des
écrevisses qui volent avec les colombes et trois géants
pris au piège et mordus par un coq. »
Un pâle sourire éclaira ses lèvres. Alors les moines,
qui avaient suivi la conversation avec une certaine
timidité, se mirent à rire de bon coeur, comme s’ils avaient
attendu le consentement du bibliothécaire. Lequel se
rembrunit, tandis que les autres continuaient de rire,
louant l’habileté du pauvre Adelme et se montrant l’un à
l’autre les figures les plus invraisemblables. Et ce fut au
moment où tous riaient encore, que nous entendîmes
derrière nous une voix, solennelle et sévère.
« Verba vana aut risui apta non loqui{70}. »
Nous nous retournâmes. Celui qui avait parlé était
un moine courbé sous le poids des ans, blanc comme
neige, et je ne veux pas parler du poil seulement, mais
aussi du visage, et des pupilles. Je m’avisai qu’il était
aveugle. Sa voix était encore majestueuse ses membres
puissants, même si son corps était racorni par l’âge. Il
nous fixait comme s’il nous voyait, et toujours, même par
la suite, je le vis se déplacer et parler comme s’il avait
encore le bonheur de voir. Mais en revanche le ton de la
voix était de qui ne possédait que le don de la prophétie.
« L’homme vénérable d’âge et de sapience que vous
voyez, dit Malachie à Guillaume en lui désignant le
nouveau venu, est Jorge de Burgos. Plus âgé que
quiconque vivant dans le monastère, sauf Alinardo de
Grottaferrata{71}, il est celui à qui bon nombre de moines
confient le poids de leurs péchés dans le secret de la
confession. » Puis, s’adressant au vieillard : « celui qui se
trouve devant vous est frère Guillaume de Baskerville,
notre hôte.
— J’espère que mes paroles ne vous ont pas fâché,
dit le vieil homme d’un ton brusque. J’ai entendu des
personnes qui riaient de choses risibles et je leur ai
rappelé un des principes de notre règle. Comme le dit le
psalmiste, si le moine doit s’abstenir des propos
bienveillants en raison de son voeu de silence, combien à
plus forte raison il doit se détourner des mauvais propos.
Et comme il y a des propos mauvais, il y a des images
mauvaises. Ce sont celles qui mentent sur la forme de la
création et montre le monde au contraire de ce qu’il doit
être, a toujours été et toujours sera dans les siècles des
siècles jusqu’à la fin des temps. Mais vous, vous venez de
notre ordre, où, me dit-on, on voit tout avec indulgence,
fût-ce la gaieté la plus inopportune. » Il faisait allusion à
ce qu’on disait parmi les bénédictins des extravagances de
Saint-François-d'Assise et peut-être aussi des
extravagances attribuées aux fraticelles et spirituel de
tout acabit qui, de l’ordre franciscain, avaient été les plus
récents et les plus embarrassants rejetons. Mais frère
Guillaume fit mine de ne pas relever l’insinuation.
« Les images marginales portent souvent à sourire,
mais à des fins d’édification, répond-il. Comme dans les
sermons pour toucher l’imagination des foules pieuses il
faut insérer des exempla, dont le côté facétieux ne fait
nullement défaut, de même le discours des images aussi
doit se prêter à ces nugae{72} pour chaque vertu et pour
chaque péché il y a un exemple tiré bestiaires, et les
animaux se font figure du monde humain.
— Oh certes, plaisanta le vieil homme, mais sans
sourire, toute image est bonne pour susciter le désir de la
vertu, pour que le chef-d’oeuvre de la création, mis tête
en bas et les pieds en l’air, deviennent matière à rire.
Ainsi donc la parole de Dieu se manifeste à travers l’âne
qui joue de la lyre, l’andouille qui laboure avec son écu, les
boeufs qui s’attachent tout seuls à la charrue, les fleuves
qui remontent les courants, la mer qui prend feu, le loup
qui se fait ermite ! Chassez le lièvre avec le boeuf, faitesvous
enseigner la grammaire par les chouettes, que les
chiens mordent les puces, les aveugles observent les
muets et les muets exigent du pain, la fourmi met bas un
veau, que volent les poulets rôtis, les fouaces poussent sur
les toits, les perroquets fassent cours de rhétorique, les
poules fécondent les coqs, mettez le char devant les
boeufs, faites dormir le chien dans un lit et que tout le
monde marche sur la tête ! Que veulent tous ces nugae ?
Un monde inverse est opposé au monde établi par Dieu,
sous prétexte d’enseigner les préceptes divins !
— Mais l’Aréopagite enseigne, dit humblement
Guillaume, que Dieu ne peut être nommé qu’à travers des
choses les plus difformes. Et Hugues de Saint-Victor nous
rappelait que plus la ressemblance devient dissemblable,
plus la vérité nous est révélée sous le voile de figures
horribles et inconvenantes, et moins l’imagination se
calme dans la jouissance charnelle, qui est à leur
contrainte de saisir le mystère caché derrière la turpitude
des images...
— Je connais l’argument ! Et j’admets avec honte
que ce fut l’argument primordial de notre ordre, lorsque
les abbés clunisiens se battaient contre les cisterciens.
Mais Saint Bernard avait raison : petit à petit l’homme qui
représente des monstres et des prodiges de la nature
pour révéler des choses de Dieu per speculum et in
aenigmate{73}, prend goût à la nature même des
monstruosités qu’il crée et d’elles fait jeu, et pour elles
joue et ne voit plus qu’à travers elles. Il suffit que vous
observiez, vous qui avez encore la vue, les chapiteaux de
votre cloître (et de la main il indiqua au-delà des fenêtres,
vers l’église), sous le regard des moines absorbés dans la
méditation, que signifient ces ridicules monstruosités, ces
belles formes déformées et ces belles difformités ? Ces
singes sordides ? Ces lions, ces centaures, ces êtres semihumains,
avec une bouche sur le ventre, un pied unique,
les oreilles en forme de voile ? Ces tigres léopardés, ces
guerriers en lutte, ces chasseurs qui soufflent dans un
olifant, et ses théories de corps pour une seule tête et ses
théories de tête pour un seul corps ? Quadrupèdes à
queue de serpent, et poisson à tête de quadrupède, et ici
un animal qui par-devant a l’air d’un cheval et par
derrière d’un bouc, et là un onagre avec des cornes et
allez, allez y, désormais il est plus agréable pour un moine
de lire les marbres que les manuscrits, et d’admirer des
oeuvres de l’homme plutôt que de méditer sur la loi de
Dieu. Honte aux désirs de vos yeux et à vos sourires ! »
Le grand vieillard s’arrêta en haletant. Et moi
j’admirais d’alerte mémoire avec laquelle, sans doute
aveugle depuis tant d’années, il se rappelait encore les
images de turpitude dont il nous parlait. Au point que je
soupçonnais qu’elles l’avaient fort séduit quand il les avait
vues, s’il savait les décrire encore avec tant de passion.
Mais souventes fois il m’est arrivé de trouver les
représentations les plus séduisantes du péché
précisément dans les pages de ces hommes
d’incorruptible vertu qui en condamnaient le charme et
ses effets. Signe que ces hommes sont mus par une telle
ardeur de témoigner la vérité qu’ils n’hésitent pas, pour
l’amour de Dieu, à conférer au mal toutes les séductions
dont il se pare, afin de mieux instruire leur prochain des
manières dont use le malin pour les captiver. Et de fait les
paroles de Jorge aiguillonnèrent chez moi une grande
envie de voir les tigres et les singes du cloître, que je
n’avais pas encore admiré. Mais Jorge interrompit le
cours de mes pensées parce qu’il se remit, d’un ton moins
excité, à parler.
« Notre Seigneur n’a pas eu besoin de tant de
sottises pour nous montrer le droit chemin. Rien dans ses
paraboles ne porte au rire, ou à la peur. Adelme par
contre, que mort à présent vous pleurez, jouissez
tellement des monstruosités qu’il enluminait, qui avait
perdu de vue les choses dernières dont elles devaient être
figure matérielle. Et il les a toutes parcourues, je dis bien
toutes (et sa voix se fit solennelle et menaçante), les
sentes de la monstruosité. D’où il appert que Dieu sait
punir. »
Un lourd silence descendit sur les présents.
Venantius de Salvemec eut la hardiesse de le rompre.
« Vénérable Jorge, dit-il, votre vertu vous rend
injuste. Deux jours avant qu’Adelme mourût, vous étiez
présent à un docte débat qui eut lieu justement ici, dans le
scriptorium. Adelme était soucieux que son art, se
complaisant à des représentations bizarres et
fantastiques, fût toutefois interprété à la gloire de Dieu,
instrument de connaissance des choses célestes. Frère
Guillaume citait il y a un instant l’Aréopagite, sur la
connaissance par difformité. Et Adelme cita ce jour-là une
autre très haute autorité, celle du docteur d’Aquin, quand
il dit qu’il convient que les choses divines soient exposées
davantage en des figures de corps vils qu’en des figures
de corps nobles. D’abord parce que l’esprit humain est
plus aisément libéré de l’erreur ; il est clair en effet que
certaines propriétés ne peuvent être attribuées aux
choses divines, ce qu’on pourrait révoquer en doute si
celles-ci étaient indiquées avec des figures de nobles
apparences corporelles. En second lieu parce que ce mode
de représentation convient davantage à la connaissance
de Dieu que nous avons sur cette terre : il se manifeste à
nous, en effet, plus en ce qu’il n’est pas qu’en ce qui est, et
donc la parenté de ces choses qui nous éloignent le plus de
Dieu nous ramène à une plus juste opinion de lui, car nous
savons ainsi qu’il est au-dessus de ce que nous disons et
pensons. Et en troisième lieu parce que les choses de Dieu
sont ainsi mieux cachées aux personnes indignes. En
somme, il s’agissait ce jour-là de comprendre de quelle
façon on peut découvrir la vérité à travers des
expressions surprenantes, et piquantes, et énigmatiques.
Et moi je lui rappelai que dans l’oeuvre du grand Aristote,
j’avais trouvé des mots suffisamment clairs à cet égard...
— Je ne me souviens pas, interrompit sèchement
Jorge, je suis très vieux. Je ne me souviens pas. Je puis
avoir exagéré en sévérité. Il est tard maintenant, il me
faut aller.
— Il est étrange que vous ne vous souveniez pas,
insista Venantius, ce fut une docte et très belle discussion,
où intervinrent aussi Bence et Bérenger. Il s’agissait en
effet de savoir si les métaphores, et les jeux de mots, et
les énigmes, qui ont pourtant bien l’air d’avoir été
imaginés par les poètes par pur divertissement, ne
portent pas à spéculer sur les choses de manière nouvelle
et surprenante, et je disais pour ma part que c’est là aussi
une vertu qu’on demande au sage... Et il y avait aussi
Malachie...
— Si le vénérable Jorge ne se souvient pas, aie du
respect pour son âge et pour la lassitude de son esprit...
D’ailleurs toujours aussi vif », intervint l’un des moines
qui suivaient la discussion. La phrase avait été prononcée
avec précipitation, du moins au début, car celui qui avait
parlé, s’apercevant que pour inviter au respect du
vieillard, il en mettait de fait une faiblesse en lumière,
avait ensuite ralenti l’élan de sa propre intervention,
terminant presque un murmure d’excuses. C’était
Bérenger d’Arundel qui venait de parler, l’aidebibliothécaire,
un jeune homme au visage pâle ; et en
l’observant, je me rappelai la définition qu’Ubertin avait
donnée d’Adelme : ses yeux semblaient ceux d’une
femme lascive. Intimidé par les regards de tous qui
maintenant se posaient sur lui, il entrecroisait les doigts
de ses mains comme pour réfréner une tension interne.
Singulière fut la réaction de Venantius. Il regarda de
telle façon Bérenger que celui-ci baissa les yeux :
« Entendu, frère, dit-il, si la mémoire est un don de Dieu
la capacité d’oublier aussi peut-être excellente, est tout à
fait respectable. Mais je la respecte dans le confrère
chargé d’ans auquel je m’adressais. De ta part, je
m’attendais à un souvenir plus alerte quant à ce qui s’est
passé lorsque nous étions ici même, en compagnie d’un
ami très cher à toi... »
Je ne pourrais dire si Venantius avait appuyé la voix
sur les deux mots « très chers ». Le fait est que je
ressentis une atmosphère de gêne parmi les assistants.
Chacun dirigeait son regard d’un côté différent et
personne ne le dirigeait sur Bérenger, qui avait
violemment rougi. Malachie intervint aussitôt, avec
autorité : « Venez, frère Guillaume, dit-il, je vous
montrerai d’autres livres intéressants. »
Le groupe se sépara. J’aperçus Bérenger lancer à
Venantius un regard lourd de rancoeur, et Venantius lui
rendre la pareille, en un muet défi. Moi, voyant que le
vieux Jorge allait s’éloigner, mû par un sentiment de
respectueuse révérence, je me penchai pour lui baiser la
main. Le vieillard reçut le baiser, posa la main sur ma tête
et demande à qui j’étais. Quand je lui dis mon nom, son
visage s’éclaira.
« Tu portes un nom grand et très beau, dit-il. Saistu
qui fut Adso de Montier–en-Der ? » Demande-t-il.
Moi, je l’avoue, je ne le savais pas. Alors Jorge ajouta : « il
a été l’auteur d’un livre grand et terrible, le Libellus de
Antechristo{74}, où il vit des choses qui arriveraient, il ne
fut pas assez écouté.
— Le livre fut écrit avant le millénaire, dit
Guillaume, et ces choses ne se sont pas vérifiées...
— Pour qui n’a pas d’yeux pour voir, dit l’aveugle.
Les voies de l’Antéchrist sont lentes et tortueuses. Il
survient quand nous, nous ne le prévoyons pas, et non pas
parce que le calcul suggéré par l’apôtre était erroné, mais
parce que nous, nous n’en n’avons pas appris l’art. » Puis
il cria, à très haute voix, le visage tourné vers la salle,
faisant retentir les voûtes du scriptorium : « il arrive ! Il
arrive ! Ne perdez pas les derniers jours à rire sur les
avortons à la peau léopardée et à la queue boudinée ! Ne
dissipez pas les sept derniers jours ! »

Premier jour
VÊPRES
Où l’on visite le reste de l’abbaye, Guillaume tire
certaines conclusions sur la mort d’Adelme, l’on parle
avec le frère verrier de verres pour lire et de fantômes
pour qui veut trop lire.
A cet instant au sonna pour vêpres et les moines se
disposèrent à quitter leurs tables. Malachie nous fit
comprendre que nous aussi nous devions nous en aller.
Lui, il resterait avec son aide, Bérenger, pour remettre de
l’ordre dans les choses et (ainsi s’exprima-t-il) pour
préparer la bibliothèque pour la nuit. Guillaume lui
demanda s’il fermerait ensuite les portes.
« Il n’y à point de portes qui défendent, des cuisines
et du réfectoire, l’accès aux scriptorium, ni du scriptorium
à la bibliothèque. Plus fort qu’aucune porte ne doit être
l’interdit de l’Abbé. Et les moines doivent se servir et des
cuisines et du réfectoire jusqu’à complies. À partir de là,
pour empêcher qu’étrangers ou animaux, pour lesquels
l’interdit ne joue pas, puissent entrer dans l’Édifice, je
ferme moi-même les portes d’en bas, qui mènent et aux
cuisines et au réfectoire, et dès lors l’Édifice reste isolé. »
Nous descendîmes. Tandis que les moines se
dirigeaient vers le choeur, mon maître décida que le
Seigneur nous pardonnerait si nous n’assistions pas à
l’office divin (le Seigneur eut beaucoup à nous pardonner
au cours des jours suivants !), et il me proposa de
marcher un peu avec lui sur le plateau, afin de nous
familiariser avec les lieux.
Nous sortîmes des cuisines, traversâmes le
cimetière : il y avait des pierres tombales assez récentes ;
et d’autres qui portaient les marques du temps
racontaient les vies de moines ayant vécu dans les siècles
passés. Les tombes étaient sans nom, surmontées de
croix de pierre.
Le temps se gâtait. Un vent froid s’était levé et le
ciel s’embrumait. On devinait un soleil qui se couchait
derrière les jardins et déjà l’obscurité tombait vers
l’Orient, où nous dirigeâmes nos pas, longeant le choeur de
l’église et rejoignant l’arrière du plateau. Là, presque
adossées au mur d’enceinte, à l’endroit où il se soudait à la
tour orientale de l’Édifice, se trouvaient les soues, et les
porchers remplissaient à ras bord la jarre du sang de leurs
cochons. Nous remarquâmes que derrière les soues le
mur d’enceinte était plus bas, au point qu’on pouvait s’y
pencher. Au-delà de l’à-pic des murailles, le terrain qui
descendait vertigineusement était recouvert de débris
que la neige n’arrivait pas à cacher tout à fait. Je me
rendis compte qu’il s’agissait du dépôt des litières qu’on
jetait d’ici et qui glissait jusqu’au tournant là où bifurquait
le sentier sur lequel s’était aventuré le fuyard Brunel. Je
dis litières, car il s’agissait d’une avalanche de matière
putréfaction dont l’odeur arrivait jusqu’au parapet où je
me penchais ; évidemment les paysans venaient d’en bas
se servir pour enfumer les champs. Mais aux déjections
des animaux et des hommes, se mêlaient d’autres déchets
solides, tout le flot de matières mortes que l’abbaye
expulsait de son propre corps, pour garder limpide et
pure dans son rapport avec la cime du mont et avec le
ciel.
Dans les écuries toutes proches, les gardiens des
chevaux ramenaient les animaux au râtelier. Tout le long
du chemin que nous parcourûmes se succédaient, du côté
de la muraille, les écuries, les étables, les bergeries, et à
droite, adossé au choeur, le dortoir des moines, et puis les
latrines. Là où le mur oriental s’incurvait vers le midi, à
l’angle de l’enceinte, était le bâtiment des forges. Les
derniers forgerons remisaient leurs outils et
assujettissaient les soufflets, pour se rendre à l’office
divin. Guillaume se dirigea avec curiosité vers un coin des
forges, presque séparé du reste de l’atelier, où un moine
rangeait ses affaires. Sur son établi se trouvait une
superbe collection de verres multicolores, de petites
dimensions, mais des plaques plus larges étaient
appuyées au mur. Il avait devant lui un reliquaire encore
inachevé, dont il n’existait que la carcasse d’un argent,
mais dans laquelle il était évidemment en train
d’enchâsser verres et autres pierres, qu’avec ses
instruments il avait réduite aux dimensions d’une gemme.
Nous connûmes ainsi Nicolas de Morimonde, maître
verrier de l’abbaye. Il nous expliqua que dans la partie
postérieure de la forge on soufflait aussi le verre, tandis
que dans la partie antérieure, où se trouvaient les
forgerons, on fixait les verres à la résille de plomb pour en
faire des vitraux. Mais, ajoutait-il, la grande oeuvre de
verre, qui embellissait l’église et l’Édifice, avait été
achevée depuis au moins deux siècles déjà. Maintenant on
se limitait à des travaux mineurs, ou à la réparation des
dégâts du temps.
« Et avec grande difficulté, ajouta-t-il, parce qu’on
n’arrive plus à trouver les couleurs d’autrefois, surtout le
bleu que vous pouvez encore admirer dans le choeur,
d’une qualité si limpide qu’avec un soleil haut dans le ciel
se déverse dans la nef une lumière de paradis. Les vitraux
de la partie occidentale de la nef, refaits naguère, ne sont
pas de la même qualité, et on le voit par les jours d’été.
C’est inutile, ajouta-t-il, nous n’avons plus la sagesse des
anciens, elle est bien finie l’époque des géants !
— Nous sommes des nains, admit Guillaume, mais
des nains juchés sur les épaules de ces géants, et dans
notre petitesse il nous arrive parfois de voir plus loin
qu’eux à l’horizon.
— Dis-moi ce que nous faisons mieux qu’eux n’aient
su faire ! S’exclama Nicolas. Si tu descends dans la crypte
de l’église où est gardé le trésor de l’abbaye, tu trouveras
des reliquaires d’une facture si exquise que ce misérable
avorton en train de prendre forme (et il fit un geste en
direction de son propre ouvrage sur l’établi) te semblera
les singer !
— Il n’est écrit nulle part que les maîtres verriers
doivent continuer à construire des fenêtres et des
orfèvres des reliquaires, si les maîtres du passé ont su en
produire d’aussi beaux et destinés à durer dans les
siècles. Autrement, la terre se rempilait de reliquaires, à
une époque où les saints d’où tirer des reliques sont si
rares, plaisanta Guillaume. Et on ne devra pas non plus
souder à l’infini des fenêtres. Mais j’ai vu dans différents
pays des ouvrages nouveaux faits avec le verre, qui font
songer à un monde de demain où le verre sera non
seulement au service des offices divins, mais aussi viendra
en aide à la faiblesse de l’homme. Je veux te montrer un
ouvrage de nos jours, dont je m’honore de posséder un
fort utile exemplaire. » Il mit les mains dans sa coule et en
retira sa paire de verres qui laissèrent tout ahuri notre
interlocuteur.
Nicolas priait avec grand intérêt la monture
fourchue que Guillaume lui tendait : «Oculie de vitro cum
capsula{75} ! S’exclama-t-il. J’en avais ouï parler par un
certain frère Giordano que je connus à Pise ! Il disait qu’il
ne s’était pas passé vingt ans depuis l’invention. Mais il y
a plus de vingt ans de cela que je m’entretins avec lui.
— Je crois qu’ils ont été inventés bien avant, dit
Guillaume, mais ils sont difficiles à fabriquer, et il faut des
maîtres verriers d’une grande expérience. Ils coûtent du
temps et du travail. Il y a dix ans une paire de ces vitrei
ab oculis ad legendum{76} a été vendue à Bologne pour six
sous. Moi, j’en reçus d’un grand maître, Salvino degli
Armati, une paire en cadeau, voilà plus de dix ans, et je les
ai jalousement conservés pendant tout ce temps, comme
s’ils étaient – ce qu’ils sont désormais – une partie de
mon propre corps.
— J’espère que tu me laisseras examiner un de ces
jours, il ne me déplairait pas d’en fabriquer de semblables,
dit avec émotion Nicolas.
— Bien sûr, acquiesça Guillaume, mais fais attention
que l’épaisseur du verre doit changer selon l’oeil auquel il
faut l’adapter, et il faut essayer de quantité de ces verres
sur le patient, tant qu’on ne trouve pas la bonne
épaisseur.
— Quelle merveille ! S’extasiait Nicolas. Et
cependant beaucoup parleraient de sorcellerie et de
manipulation diabolique...
— Certes pour ces choses, tu peux parler de magie,
confirma Guillaume. Mais il est deux formes de magie. Il y
a une magie qui est l’oeuvre du diable et qui vise à la ruine
de l’homme à travers des artifices dont il n’est point
permis de parler. Mais il y a une magie qui est oeuvre
divine, là où la science de Dieu se manifeste à travers la
science de l’homme, qui sert à transformer la nature, et
dont l’une des fins et de prolonger la vie même de
l’homme. Et c’est là une magie sainte, à laquelle les
savants devront de plus en plus de consacrer, non
seulement pour découvrir des choses nouvelles, mais pour
redécouvrir tant de secrets de la nature que la sapience
divine avait révélée aux Hébreux, aux Grecs, à d’autres
peuples antiques et jusqu’aux infidèles aujourd’hui (et
inutile de dire quelles merveilles d’optique et de science
de la vision recèlent les livres des infidèles !). Une science
chrétienne devra se réapproprier toutes ses
connaissances, les reprendre aux païens et aux infidèles
tamquam ab iniustis possessoribu{77}.
— Mais pourquoi ceux qui possèdent cette science ne
la communiquent-ils pas au peuple de Dieu tout entier ?
— Parce que le peuple de Dieu tout entier n’est pas
encore prêt à accepter tant de secrets, et il est souvent
arrivé que les dépositaires de cette science aient été pris
pour des magiciens liés par un pacte au démon, payant
ainsi de leur vie le désir qu’ils avaient eu de faire part aux
autres des trésors de leurs connaissances. Moi-même
durant les procès où l’on soupçonnait quelqu’un de
commerce avec le démon, j’ai dû me garder d’utiliser ces
verres, ayant recours à des secrétaires pleins de bonne
volonté qui me lisaient les écritures dont j’avais besoin,
parce qu’autrement, à un moment où la présence du
diable était aussi envahissante, et où tous en respiraient,
pour ainsi dire, l’odeur de soufre, j’eusse été vu moimême
comme l’ami des accusés de l’Inquisition. Et enfin,
avertissait le grand Roger Bacon, les secrets de la science
ne doivent pas toujours circuler entre toutes les mains,
car certains pourraient en user mal à propos. Souvent le
savant doit faire apparaître comme magiques des livres
qu’ils n’ont rien à voir avec la magie, mais sans justement
de bonnes sciences, pour les protéger des regards
indiscrets.
— Tu crains donc que les gens simples puissent faire
mauvais usage de ces secrets ? Demanda Nicolas.
— En ce qui concerne les simples, je crains
seulement qu’ils puissent en être terrorisés, en les
confondant avec ces oeuvres du diable donc trop souvent
parlent les prédicateurs. Tu vois, il m’est arrivé de
connaître des médecins très habiles qui avaient distillé
des médicaments capables de guérir sur-le-champ une
maladie. Mais ceux-ci administraient leur onguent ou leur
infusion aux gens simples en accompagnant l’acte médical
de paroles sacrées et en psalmodiant des phrases qui
avaient l’air de prières. Non point parce que ses prières
avaient pouvoir de guérir, mais pour que, croyant que la
guérison venait des prières, les simples avalent l’infusion
ou s’enduisent d’onguent, et ainsi guérissent, sans trop
prêter attention à la force effective du médicament. Et
puis aussi pour que l’esprit, parfaitement excité par sa
confiance en la formule dévote, se dispose mieux à l’action
corporelle des substances médicamenteuses. Cependant il
faut souvent défendre les trésors de la science non contre
les simples, mais plutôt contre d’autres savants. On fait
aujourd’hui des machines prodigieuses, dont je te parlerai
un jour, avec lesquelles on peut vraiment diriger le cours
de la nature. Mais malheur si elles tombaient entre les
mains d’hommes qui s’en serviraient pour étendre leur
pouvoir terrestre et assouvir leur soif d’opposition. On me
dit que dans le Cathay un sage a fait un mélange avec une
poudre qui peut produire, au contact du feu, un grand
grondement et une grande flamme, détruisant toute
chose sur des brasses et des brassards alentour.
Admirable artifice, si on l’employait à dévier le cours des
fleuves ou à briser la roche là où il faut défricher la terre.
Mais si quelqu’un s’en servait pour porter dommage à ses
propres ennemis ?
— Peut-être serait-ce un bien, s’il s’agissait
d’ennemis du peuple de Dieu, dit Nicolas avec onction.
— Peut-être, admit Guillaume. Mais qui est
aujourd’hui l’ennemi du peuple de Dieu ? Louis,
empereur, ou le pape Jean ?
— Oh Seigneur ! Dit Nicolas tout effrayé, je ne
voudrais vraiment pas trancher seul une question aussi
douloureuse !
— Tu vois ? Dit Guillaume. Il est parfois bon que
certains secrets restent encore couverts par des propos
occultes. Les arcanes de la nature ne circulent pas sur
peaux de chèvre et de brebis. Dans le livre des secrets,
Aristote dit qu’à trop communiquer les arcanes de la
nature et de l’art, on rompt un sceau céleste et que de
nombreux maux pourraient s’ensuivre. Ce qui ne veut
pas dire que les secrets ne doivent pas être dévoilés,, mais
qu’il revient aux savants de décider quand et comment.
— Raisons pour quoi il est bon quand des lieux
comme celui-ci, dit Nicolas, tous les livres ne soient pas à
la portée de tous.
— Ça, c’est une autre histoire, dit Guillaume. On
peut pécher par excès de loquacité et par excès de
réticence. Je ne voulais pas dire qu’il faut cacher les
sources de la science. Ce qui me semble au contraire un
grand mal. Je voulais dire que, s’agissant d’arcanes dont il
peut naître soit le bien sur le mal, le savant a le droit et le
devoir d’utiliser un langage obscur, seulement
compréhensible à ses semblables. Le chemin de la science
est malaisé et il est malaisé d’y distinguer le bien du mal.
Et souvent les savants des temps nouveaux ne sont que
des nains hissés sur des épaules de nains. »
L’aimable conversation avec mon maître devait
avoir mis Nicolas en veine de confidences. En effet, il fit un
clin d’oeil à Guillaume (comme pour dire : toi et moi, on se
comprend parce qu’on parle des mêmes choses) et une
allusion : « Pourtant là-haut (et il indiqua l’Édifice), les
secrets de la science sont bien gardés, défendus par des
oeuvres de magie...
— Oui ? Dit Guillaume en jouant l’indifférence.
Portes barricadées, interdictions sévères, menaces,
j’imagine.
— Oh ! non, davantage...
— Quoi par exemple ?
— C’est que voilà... Je ne sais pas précisément, je
m’occupe de verres et pas de livres, mais dans l’abbaye y
circulent des histoires... étranges...
— De quel genre ?
— Étranges. Disons, celle d’un moine qui, à la faveur
de la nuit, a voulu s’aventurer dans la bibliothèque pour y
chercher quelque chose que Malachie n’avait pas voulu lui
donner, et il a vu des serpents, des hommes sans tête, et
des hommes avec deux têtes. Peu s’en fallut qu’il ne sortit
fou du labyrinthe...
— Pourquoi parles-tu de magie et non d’apparitions
diaboliques ?
— Parce que si je suis un pauvre maître verrier, je
ne suis pas à ce point là ingénu. Le diable (Dieu nous en
garde !) Ne tente pas un moine avec des serpents et des
hommes bicéphales. Mais plutôt avec des visions lascives,
comme pour les pères du désert. Et puis, s’il est mal de
mettre la main sur certains livres, pourquoi le diable
devrait-il détourner un moine de la tentation du mal ?
— Cela me semble un bon enthymème, admit en
maître.
— Et enfin, quand j’ajustais les vitrages de l’hôpital,
je me suis amusé à feuilleter certains livres de Séverin. Il
y avait un livre de secrets écrit, je crois, par Albert le
Grand ; je fus attiré par des enluminures curieuses, et je
lus des pages sur la façon dont on peut suiffer la mèche
d’une lampe à huile, et comment les fumigations qui en
résultent procurent des visions. Tu auras remarqué, ou
plutôt tu n’auras pas encore remarqué, car tu n’as encore
passé aucune nuit à l’abbaye, que pendant les heures
d’obscurité l’étage supérieur de l’Édifice est éclairé. À
travers les verrières, en certains endroits, transparaît une
faible lumière. Beaucoup se sont demandé ce que c’est, et
on a parlé de feux follets, où des âmes de moines
bibliothécaires trépassés qui reviennent visiter leur
royaume. Beaucoup y croit ici. Moi, je pense que ce sont
des lampes préparées pour les visions. Tu sais, si tu
prends le gras de l’oreille d’un chien et que tu en passes
sur une mèche, celui qui respire la fumée de cette lampe
croira avoir une tête de chien, et si quelqu’un se trouve à
côté de lui, il le verra avec une tête de chien. Et il existe
un autre onguent : avec lui, ceux qui tournent autour de la
lampe se sentent grands comme des éléphants. Et avec
les yeux d’une chauve-souris et de deux poissons dont je
ne me rappelle pas le nom, et le fiel d’un loup, tu fabriques
une mèche qui en brûlant te fera voir les animaux dont tu
as pris le gras. Et avec la queue d’un lézard tu fais voir
toutes les choses alentour comme si elles étaient d’argent,
et avec le gras d’un orvet et un petit bout de drap
funèbre, la pièce où tu te trouves apparaîtra remplie de
serpents. Moi je le sais. Il y a quelqu’un de très rusé dans
la bibliothèque...
— Mais ne pourrait-ce être les âmes des
bibliothécaires trépassés qui font ces maléfices ? »
Nicolas resta perplexe et inquiet : « je n’avais pas
pensé à cela. C’est possible. Que Dieu nous protège ! Il est
tard, les vêpres ont déjà commencé. Adieu. » Et il se
dirigea vers l’église.
Nous poursuivîmes le long du côté sud : à droite
l’hôtellerie et la salle capitulaire avec le jardin, à gauche
les pressoirs, le moulin, les greniers, les caves, la maison
des novices. Et tous se hâtaient vers l’église.
« Que pensez-vous de ce qu’a dit Nicolas ?
Demandai-je.
— Je ne sais pas. Il se passe des choses dans la
bibliothèque, et je ne crois pas que ce sont les âmes des
bibliothécaires trépassés...
— Pourquoi ?
— Parce que j’imagine qu’ils ont été tellement
vertueux qu’à cette heure ils séjournent dans le royaume
des cieux, contemplant la face de la divinité, si cette
réponse peut te satisfaire. Quant aux lampes, si elles
existent nous les verrons. Et quant aux onguents dont
nous parlait notre verrier, il est des manières plus faciles
de procurer des visions, et Séverin les connaît fort bien, tu
t’en es aperçu aujourd’hui. Il est en tout cas certain que
dans l’abbaye on ne veut pas qu’on pénètre de nuit dans
la bibliothèque et qu’en revanche beaucoup ont tenté ou
tentent de le faire.
— Et notre crime a quelque chose à voir avec cette
histoire !
— Crime ? Plus j’y pense plus, je suis convaincu,
qu’Adelme s’est tué lui-même.
— Et pourquoi ?
— Tu te souviens, ce matin, quand j’ai remarqué le
dépôt des litières ? Tandis que nous gravissions le
tournant dominé par la tour orientale, j’avais noté à cet
endroit-là les signes laissés par un éboulement : en
somme, un morceau de terrain, à peu près la où
s’entassent les litières, s’était éboulé en dégringolant
jusqu’en dessous de la tour. Et c’est pourquoi ce soir, car
nous avons regardé d’en haut, le tas de litières nous a
semblé peu couvert de neige, en somme tout juste au
couvert par la chute fraîche d’hier, non par celle des jours
passés. Quant au cadavre d’Adelme, l’Abbé nous a dit
qu’il était déchiré par les rochers, et sous la tour orientale,
juste ou la construction finie à-pic, poussent des pins. Les
rochers sont au contraire précisément à l’endroit où la
muraille finit, formant comme une sorte de marche, et
après commence la chute des litières.
— Et alors ?
— Et alors réfléchis s’il n’est pas plus... Comment
dire ?... moins dispendieux pour notre esprit de penser
qu’Adelme, pour des raisons encore à clarifier, s’est jeté
de son plein gré sponte sua du parapet de la muraille, a
rebondi sur les rochers et, mort ou blessé qu’il était, à
culbuté dans les litières. Puis l’éboulement, dû à l’ouragan
de soir, a fait glisser et les litières et partie du terrain et le
corps du pauvret sous la tour orientale.
— Pourquoi dites-vous que c’est une solution moins
dispendieuse pour notre esprit ?
— Cher Adso, il ne faut pas multiplier les explications
et les causes sans qu’on en ait une stricte nécessité. Si
Adelme est tombé de la tour orientale, il faut qu’il ait
pénétré dans la bibliothèque, que quelqu’un l’ait frappé
avant pour qu’il n’opposât pas de résistance, que ce
quelqu’un ait trouvé moyen de monter avec un corps sans
vie sur les épaules jusqu’à la fenêtre, qu’il l’ait ouverte et
ait précipité le malheureux dans le vide. Avec mon
hypothèse, Adelme, sa volonté, et un éboulement nous
suffisent. Tout s’explique à l’aide d’un plus petit nombre
de causes.
— Mais pourquoi se serait-il tué ?
— Mais pourquoi l’aurait-on tué ? Il faut en tout cas
trouver des raisons. Et qu’elles existent ne semble pas
douteux. On respire dans l’Édifice manière de réticence,
tous nous cachent quelque chose. Pour le moment nous
avons déjà recueilli des insinuations, plutôt vagues en
vérité, sur certain rapport étrange qui s’était établi entre
Adelme et Bérenger. Cela veut dire que nous aurons à
l’oeil l’aide-bibliothécaire. »
— Tandis qu’ainsi nous devisions, l’office des vêpres
avait pris fin. Les servants retournaient à leurs tâches
avant de rentrer pour le repas du soir, les moines se
dirigeaient vers le réfectoire. Le ciel était désormais
d’encre et il commençait à neiger. Une neige légère, aux
doux petits flocons, qui continuerait à tomber, je crois,
pendant une bonne partie de la nuit, car le lendemain
matin tout le plateau serait couvert d’un blanc linceul,
comme je le dirai.
Pour ma part j’avais faim et j’accueillis avec
soulagement l’idée de passer à table.

Premier jour
COMPLIES
Où Guillaume et Adso jouissaient de l’agréable hospitalité
de l’Abbé et de la conversation courroucée de Jorge.
Le réfectoire s’éclairait par de grandes torches. Les
moines étaient assis le long d’une rangée de tables,
dominées par la table de l’Abbé placée
perpendiculairement à eux sur une large estrade. Du côté
opposé, la chaire où avait déjà pris place le moine qui
ferait la lecture durant le repas. L’Abbé nous attendait
près d’une petite fontaine avec un linge blanc pour nous
essuyer les mains après le lavabo, conformément aux
antiques conseils de saint Pacôme.
L’Abbé invita Guillaume à sa table et dit que pour ce
soir-là, étant donné que j’avais moi aussi qualité d’hôte
fraîchement arrivé, je jouirais du même privilège, même
si j’étais un novice bénédictin. Les jours suivants, me dit-il
paternellement, je pourrais m’asseoir à table avec les
moines, ou si mon maître m’avait confié quelques tâches,
passer avant ou après les repas aux cuisines : là les
cuisiniers prendraient soin de moi.
Les moines étaient maintenant debout devant les
tables, immobiles, le capuchon rabattu sur le visage et les
mains sous le scapulaire. L’Abbé s’approcha de sa table et
prononça le Bénédicité. Le chantre, du haut de la chaire,
entonna Edent pauperes{78}. L’Abbé donna sa bénédiction
et chacun s’assit.
La règle de notre fondateur prévoit des repas très
frugaux, mais laisse décider à l’Abbé la quantité de
nourriture dont ont effectivement besoin les moines.
D’autre part, à l’heure qu’il est, on s’abandonne
davantage dans nos abbayes aux plaisirs de la table. Je ne
parle pas de celles qui, hélas, se sont transformées en
repaire de gloutons, mais fussent-elles inspirées par des
critères de pénitence et de vertu, elles fournissent aux
moines, absorbés presque toujours par de pénibles
travaux de l’intellect, une nourriture point molle, mais
robuste. Par ailleurs la table de l’Abbé est toujours
privilégiée, c’est qu’aussi il n’est pas rare qu’y prennent
place des hôtes de marque, et les abbayes sont fières des
produits de leurs terres et de leurs étables, et de
l’habileté de leurs cuisiniers.
Le repas des moines se déroula en silence, comme à
l’accoutumée, les uns communiquant avec les autres à
l’aide de notre habituel alphabet des doigts. Les novices et
les moines les plus jeunes étaient servis les premiers, sitôt
après que les plats destinés à tous avaient passé par la
table de l’Abbé.
À la table de l’Abbé étaient assis avec nous Malachie,
le cellérier et deux moines plus âgés, Jorge de Burgos, le
vieillard dont j’avais déjà fait la connaissance dans le
scriptorium et le très vieux Alinardo de Grottaferrata :
presque centenaire, claudicant, d’assez fragile, et – me
semble-t-il – l’esprit battant la campagne. De lui l’Abbé
nous dit que, entré novice dans cette abbaye, il y avait
toujours vécu et s’en rappelait au moins quatre-vingts ans
de vicissitudes. L’Abbé nous dit ces choses à mi-voix, au
début, parce que par la suite et il se conforma aux usages
de notre ordre et suivit en silence la lecture. Mais, comme
je le dis, à la table de l’Abbé on prenait quelques libertés,
et il nous arriva de louer les mets qui nous furent offerts,
tandis que l’Abbé célébrait les qualités de son huile, ou de
son vin. Une fois même, en nous versant à boire, il nous
rappela ces passages de la règle où le saint fondateur avait
observé que le vin ne convient certes pas aux moines,
mais puisqu’on ne peut pas persuader les moines de notre
époque de ne point boire, qu’au moins ils ne boivent pas
jusqu’à satiété, parce que le vin pousse à l’apostasie
même les sages, comme le rappelle l’Ecclésiastique. Benoît
disait « à notre époque » et se référait à la sienne, fort
lointaine désormais : figurons-nous l’époque où nous
prenions ce repas du soir à l’abbaye, après une telle
déchéance des moeurs (et je ne parle pas de mon époque à
moi, où j’écris maintenant, si ce n’est qu’ici à Melk on
s’abandonne davantage à la bière !) bref, on but sans
exagération, mais non sans plaisir.
Nous mangeâmes la viande, cuite à la broche, des
cochons à peine tués, et je m’aperçus que pour les autres
aliments on ne se servait pas de graisses animales ni
d’huile de colza, mais de la bonne huile d’olive, qui
provenait des terrains que l’abbaye possédait au pied du
mont dans la direction de la mer. L’Abbé nous fit goûter
(réservé à sa table) ce poulet que j’avais vu préparer dans
les cuisines. Je remarquais que, chose plutôt rare, il
disposait d’une fourchette de métal qui dans sa forme me
rappelait les verres de mon maître : homme de haut
lignage, notre hôte ne voulait pas se souiller les mains
avec la nourriture, et même il nous offrit son instrument,
au moins pour prendre les viandes du grand plat et les
déposer dans nos écuelles. Moi je refusai, mais je dis que
Guillaume accepta de bon gré et se servit avec
désinvolture de cet ustensile de grands seigneurs, peutêtre
pour infirmer devant l’Abbé que les franciscains
fussent des personnes de peu d’éducation et d’extraction
très basse.
Enthousiaste comme je l’étais pour toutes ces
bonnes nourritures (après 10 jours de voyage où nous
nous étions alimentés en courant la fortune du pot), je
m’étais distrait du cours de la lecture qui pendant ce
temps se poursuivait pieusement. Je fus rappelé par un
vigoureux grognement d’approbation de Jorge ; je
m’aperçus qu’on en était arrivé au point où se faisait
toujours la lecture d’un chapitre de la Règle. Et je
m’expliquai le pourquoi d’une telle satisfaction, après
l’avoir entendu dans l’après-midi. Le lecteur disait en
effet : « imitons l’exemple du prophète qui dit : j’ai décidé,
je veillerai sur mon chemin à ne pas pécher avec ma
langue, j’ai placé un bâillon sur ma bouche, je deviens mué
en m’humiliant, je me suis abstenu de parler même des
choses honnêtes. Et si dans ce passage le prophète
enseigne que parfois, pour l’amour du silence, nous
devrions nous abstenir même des propos licites, combien
davantage devons-nous nous abstenir des propos
défendus pour éviter la peine de se péché ! » Et puis il
poursuivait : « mais les vulgarités, les niaiseries et la
bouffonnerie, nous les condamnons à la réclusion à
perpétuité, en tout lieu, et nous ne permettons pas que
notre disciple ouvre la bouche pour tenir des propos de
cette espèce.
— Et que cela vaille pour les marginalia dont on
parlait aujourd’hui, ne plus se retenir de commenter
Jorge à voix basse. Jean Bouche d’or a dit que le Christ
n’a jamais ri.
— Rien dans sa nature humaine ne l’interdisait,
observa Guillaume, pour ceux que le rire, comme
enseignent les théologiens, est le propre de l’homme.
— Forte potiut sed non legitur eo usus fuisse{79}, dit
carrément Jorge, citant Pierre Cantore.
— Manduca, jam coctum est{80}, lui susurra
Guillaume.
— Quoi ? Demanda Jorge, croyant qu’il faisait
allusion à quelque nourriture qu’on lui présentait.
— Ce sont les paroles qui, selon Ambroise, furent
prononcées par Saint Laurent sur le grill, quand il invita
ses bourreaux à le tourner de l’autre côté, comme le
rappelle aussi Prudence{81} dans le Peristephanon{82}, dit
Guillaume avec l’air d’un saint. Saint Laurent savait donc
rire et dire des choses risibles, ne fût-ce que pour
humilier ses propres ennemis.
— Ce qui démontre que le rire est chose fort proche
de la mort et de la corruption du corps » répliqua Jorge en
un grondement, et je dois admettre qu’il se comporta en
bon raisonneur.
C’est alors que l’Abbé nous invita au silence avec
affabilité. D’ailleurs le repas touchait à sa fin. L’Abbé se
leva et présenta Guillaume aux moines. Il en loua la
sagesse, en proclama la renommée, et avertit qu’il avait
été prié d’enquêter sur la mort d’Adelme, invitant les
moines à répondre à ses questions et à prévenir leurs
subordonnés, dans toute l’abbaye, d’en faire autant. Et de
lui faciliter ses recherches, pourvu que, ajoutait-il, ses
demandes n’allassent pas à l’encontre des règles du
monastère. En ce cas-là, il faudrait recourir à son
autorisation.
Le repas fini, les moines se disposèrent à se rendre
dans le choeur pour l’office des complies. Ils rabattirent de
nouveau leur capuchon sur leur visage et s’alignèrent
devant la porte, en arrêt. Puis ils s’ébranlèrent en une
longue file, traversant le cimetière et entrant dans le
choeur par le portail septentrional.
Nous nous acheminâmes avec l’Abbé. « C’est à cette
heure qu’on ferme les portes de l’Édifice ? Demanda
Guillaume.
— À peine les servants auront-ils nettoyé le
réfectoire et les cuisines, le bibliothécaire en personne
fermera toutes les portes, en les barrant de l’intérieur.
— De l’intérieur ? Et lui par où sort-il ? »
L’Abbé fixa Guillaume un bref instant, le visage
empreint d’un grand sérieux : « il ne dort certes pas dans
les cuisines », dit-il brusquement. Et il doubla le pas.
« Parfait, ne murmura Guillaume, il existe donc une
autre entrée, mais nous, nous ne devons pas la
connaître. » Je souris, tout fier de sa déduction, il me
rabroua : « Mais ne ris donc pas. Tu as bien vu qu’à
l’intérieur de ses murs le rire ne jouit pas d’une bonne
réputation. »
Nous entrâmes dans le coeur. Une seule lampe
brûlait, sur un robuste trépied de bronze, haut comme
deux hommes. Les mois ne prirent place dans les stalles
en silence, tandis que le lecteur lisait un passage d’une
homélie de Saint-Grégoire.
Puis l’Abbé fit un signe et le chantre entonna Tu
autem Domine miserere nobis{83}. L’Abbé répondit
Adjutorium nostrum in nomine Domini{84} et tous firent
coeur avec Qui fecit coelum et terram{85}. Après quoi
commença le champ des psaumes : quand je t’invoque,
réponds-moi ô Dieu de ma justice ; je te remercierai
Seigneur de tout mon coeur ; allons bénissez le Seigneur,
vous touche serviteur du Seigneur. Nous ne nous étions
pas placés dans les stalles, mais retirés dans la nef
principale. Ce fut de là que nous aperçûmes soudain
Malachie émerger de l’obscurité d’une chapelle latérale.
« Ne perds pas de vue ce point, me dit Guillaume. Il
pourrait y avoir un passage qui mène à l’Édifice.
— Sous le cimetière ?
— Et pourquoi pas ? Mieux, en y repensant, il
devrait bien exister quelque part un ossuaire, il est
impossible que depuis des siècles ils enterrent tous les
moines dans ce lopin de terre.
— Mais vraiment vous voulez entrer de nuit dans la
bibliothèque ? Demandai-je, saisi d’effroi.
— Où sont les moines défunts et les serpents et les
lumières mystérieuses, mon bras Adso ? Non, petit. J’y
songeais aujourd’hui, et point par curiosité, mais parce
que je me posais le problème de la manière dont était
mort Adelme. Maintenant, comme je te l’ai dit, je penche
pour une explication plus logique, et somme toute je
voudrais respecter les usages de ce lieu.
— Alors pourquoi voulez-vous savoir ?
— Parce que la science ne consiste pas seulement à
savoir ce qu’on doit ou peut faire, mais aussi à savoir ce
qu’on pourrait faire quand bien même on ne doit pas le
faire. Voilà pourquoi je disais aujourd’hui au maître
verrier que le savant se doit en quelque sorte de cacher
des secrets qu’il découvre, pour que d’autres n’en fassent
pas mauvais usage, mais il faut les découvrir, et cette
bibliothèque me paraît plutôt un endroit où les secrets
restent à couvert. »
Sur ces mots, il se dirigea vers la sortie de l’église,
car l’office avait pris fin. Nous étions l’un et l’autre rendus
et nous gagnâmes notre cellule. Je me blottis dans ce que
Guillaume appela en plaisantant ma « niche mortuaire »
et je m’endormis aussitôt.

Ad blocker interference detected!


Wikia is a free-to-use site that makes money from advertising. We have a modified experience for viewers using ad blockers

Wikia is not accessible if you’ve made further modifications. Remove the custom ad blocker rule(s) and the page will load as expected.